Quelques heures plus tard, la Reine d'Olympia était à bord, sur le pont, agrippée aux cordages et livide, à l'instar de ses esclaves. Le bateau tanguait affreusement et de temps en temps, des vagues venaient s'écraser sur le pont. Kéréïs et sa "suite" priaient en silence et tout l'équipage les observait en souriant d'un air moqueur. "Le" capitaine s'approcha enfin des passagères.

   - Je m'appelle Déhéla, leur dit-elle. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez-le moi. En attendant... c'est votre première traversée, non?

   - Oui..., répondit Kéréïs, le coeur au bord des lèvres.

   - Ma cabine est à votre disposition... si vous préférez faire le voyage à l'intérieur.

   - Nn-non, merci... je préfère rester à l'air libre...

   - Alors, marchez un peu, vous vous sentirez mieux.

Kéréïs se leva péniblement. La tête commençait à lui tourner. Déhéla la prit par le bras et l'entraina vers l'avant du navire. Derrière elles, le soleil se rapprochait de la terre, ce qui donnait à l'eau des reflets plus sombres. On apercevait, çà et là, des poissons volants.

   - Comment vous sentez-vous?, demanda Déhéla.

Kéréïs se força à sourire.

   - Mieux! Mieux! ... Beaucoup mieux, merci!

   - Parfait! N'oubliez pas: si vous avez besoin de quoi que ce soit...

Sur ce, elle tourna les talons, laissant Kéréïs aux prises avec un paysage un peu trop "remuant" à son goût. Malheureusement pour elle, le bateau ne devait arrêter de tanguer qu'une fois au port.

Kéréïs avait peu dormi depuis son départ d'Olympia et pas du tout à bord. Le bois qui craquait, le bruit des vagues contre la coque et les changements de quarts l'avaient tenue éveillée toute la nuit. Quand elle posa enfin le pied sur le terre ferme, elle eut l'impression que l'île flottait vraiment, comme le bateau. Elle se sentait sale, malade et faible, n'ayant rien avalé depuis son départ d'Aekélion. Et il lui fallait encore trouver le Palais et obtenir une audience. Elle aurait bien envoyé ses esclaves solliciter l'audience pour elle mais les deux jeunes femmes avaient, comme leur Reine, plutôt mal supporté la traversée. Kéréïs décida quand même de se mettre en route. Elle se fit expliquer le chemin à suivre et fut heureuse d'apprendre qu'il n'y avait qu'environ trois heures de marche jusqu'au Palais. Avec ses deux esclaves et tout son courage, elle partit aussitôt. Le vent se leva bientôt et les nuages noirs s'amoncelèrent au-dessus de l'île. Kéréïs se demanda comment elle allait convaincre les gardes du palais qu'elle était Reine d'un royaume autrement plus vaste que le leur, avec ses sandales pleines de boue, ses cheveux et ses vêtements ruisselants et escortée par deux femmes à l'aspect tout aussi misérable. Des éclairs d'une rare violence s'abattaient un peu partout et des torrents d'eau dévalaient la route sur laquelle elles cheminaient, les obligeant à avancer prudemment en se tenant les unes aux autres. Elles arrivèrent péniblement au Palais, sorte de temple érigé dans une clairière, près duquel s'élevait un hameau. Des esclaves, habitant ces maisons les aperçurent et allèrent les chercher. Une fois à l'abri, elles prirent conscience qu'elles étaient entourées uniquement d'hommes et se sentirent très mal à l'aise. Mais, assises devant un bon feu et réconfortées par une soupe très chaude, elles oublièrent vite leur gêne.

   - Où alliez-vous, comme ça?, demanda un homme.

   - Au Palais!, répondit Kéréïs en baillant. Mais je me vois mal m'y présenter dans cette tenue!

   - Ne vous inquiétez pas, nous allons arranger ça. Si vous voulez bien dormir ici, demain, tout sera prêt, reprit-il.

   - Comment vous appelez-vous?

   - Hakim, madame, répondit-il en s'inclinant.

   - Bien. Merci, Hakim, mais où dormirons-nous?, s'enquit Kéréïs.

   - Vous trois dormirez à côté, dans la chambre commune. Nous, nous apporterons quelques couvertures et passerons la nuit dans cette pièce. Cela vous ira?

Il semblait vraiment très heureux de les satisfaire et très inquiet à l'idée de leur déplaire. Kéréïs était trop fatiguée pour aller plus loin. Elle accepta donc avec plaisir. Le lendemain matin, les trois voyageuses trouvèrent à leur réveil, des vêtements propres, de quoi se laver et une petite table couverte de victuailles. Une fois prêtes et rassasiées, elles se rendirent dans la pièce où les esclaves avaient dormi. L'homme de la veille, Hakim, était là. Il se jeta aux pieds de Kéréïs dès qu'elle entra.

   - Votre Majesté aurait dû me dire qui elle était! Jamais je n'aurais insisté pour que vous dormiez parmi nous!

   - Comment savez-vous qui je suis?, demanda-t-elle sèchement en lui faisant signe de se relever.

   - Hier soir, dit-il sur un ton d'excuse...Hier soir, j'ai pris votre sac pour faire sécher son contenu et j'ai trouvé votre lettre d'introduction. Je l'ai portée au Palais...Notre Reine a dit de vous laisser vous reposer et aussi, qu'elle vous recevrait avec plaisir dès que vous le souhaiteriez.

Kéréïs ne put s'empêcher de sourire devant l'air désolé du jeune homme.

   - Vous savez, dit-elle, vous m'avez évité beaucoup de démarches! Et je vous en remercie! Maintenant, voulez-vous nous accompagner jusqu'à votre Reine?

 

 

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