- Eh! Tu as vu ça? On a de nouvelles esclaves!, disait un garde à son collègue.

   - Bah!, disait l'autre, ces réfugiées se vendent pour trois fois rien! Offre-lui un morceau de viande et elle t'épouse!

   - Dommage! Je suis déjà marié!

Les deux hommes s'esclaffèrent au passage d'une jeune fille qui portait un plateau surchargé.

   - Eh! Toi! Où vas-tu, comme ça?, lui demanda le premier garde alors qu'elle ouvrait péniblement la porte des appartements de Hans. Elle interrompit son geste et baissa humblement la tête.

   - On m'a dit, aux communs, que je devais remplir les corbeilles à fruits et les carafes, là, dit-elle d'une petite voix. Le garde s'approcha d'elle et attrapa une de ses nattes blondes avant de tirer dessus.

   - C'est bon! Vas-y!, dit-il en riant. Puis d'ajouter, plus bas: Je finis ma garde dans une heure; viens donc me voir au premier étage! Je t'attends!

"Compte là-dessus!", lui répondit-elle mentalement.

Elle entra dans le bureau de Hans, referma la porte derrière elle, posa le plateau sur une chaise et se rendit directement à la chambre. Le Roi était allongé sur son lit. Elle s'approcha de lui sur la pointe des pieds et étira son bras pour se saisir du poignard ciselé. Hans fut plus rapide qu'elle. Il la prit par le poignet et la déséquilibra. Elle se retrouva assise sur le lit et éclata de rire.

   - On entre chez toi comme dans une auberge!, dit-elle enfin. Heureuse de voir que tu es toujours sur tes garde!

   - Depuis que j'ai reçu ta lettre, je ne reçois personne sans être entouré de Réhno et de la Garde Royale! On va croire que j'ai peur!

   - Tu es prudent et tu as raison de l'être! On est envahi d'espions, ici!

   - A commencer par toi! Au fait, ton esclave, Hakim, est arrivé ce matin. Il te fait dire que tout s'est bien passé.

   - Tu l'as vu en présence de ta Garde?, s'écria Kéréïs.

   - Pas la peine! Il avait ta médaille! Alors, tes recherches avancent?

   - Tiens!, dit-elle en lui tendant une feuille de papier. La liste des espions d'Aarkis... Je n'arrive pas à mettre la main sur ceux d'Eskéron et de Kamra-Hata! Ca m'énerve!

   - Laisse tomber! On va bien finir par te reconnaitre, si ce n'est pas déjà fait!.. Eh! Eh!, ajouta-t-il en examinant la liste. Il y a foule! Bon, alors, tu "reviens" à Olympia?

Kéréïs sembla hésiter, puis, dans un soupir:

   - D'accord! Si tu insistes...! Je "rentre" demain!

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   Confortablement installés sur la terrasse des appartements de Réhno, Kéréïs et le Conseiller examinaient les rapports des contre-maîtres quant à la construction des "hameaux". Les travaux avançaient vite et bien. Les habitations étaient déjà presque terminées et les réfugiés avaient commencé l'édification des bâtiments qui serviraient, plus tard, à abriter les récoltes et les animaux. Entre temps, les femmes, qui ne participaient pas à ces travaux, avaient organisé un nouveau convoi vers l'est et devaient revenir sous peu avec du bois, de jeunes arbres et divers plants. Tous se passait pour le mieux à l'extérieur et à l'intérieur des remparts. Les réfugiés commençaient à s'installer dans leurs nouvelles maisons et les quelques demeures inhabitées de la ville étaient peu à peu transformées en auberges, en boutiques ou, pour les plus grandes, découpées en appartements destinés à tous, réfugiés et Olympiens. Kéréïs, Hans et Réhno devaient rationner la nourriture et, à cause de cela, ils se refusèrent à augmenter les taxes. Appauvrir les gens n'aurait rien arrangé. Les villes du sud, elles, regorgeaient de richesses: le commerce qu'elles entretenaient avec d'autres royaumes et leur éloignement des zones de combat lors des précédentes Guerres Civiles y avaient largement contribué. Réhno, sur l'ordre de Hans, demanda donc aux Gouverneurs de soutenir, pendant l'hiver au moins, et sous forme de vivres, la ville et les habitants d'Olympia. C'était sans compter sur l'avidité et le manque de courage de ces hommes. Ayant appris, comme le reste du royaume, que la première armée d'Aarkis avait quitté Zalis et marchait sur Olympia, ils préférèrent rester neutres et éviter ainsi d'éventuelles représailles de la part du prince. Ils furent donc intraitables, sachant que devant l'imminence des combats, Hans n'enverrait pas de troupes dans le sud pour les "raisonner". C'est à peu près à cette époque qu'une kyrielle de petits navires apparut près des ports situés à l'extrême ouest et à l'extrême est de la côte, déversant, aux pieds des massifs montagneux, une grande partie de la population de Kamra-Hata: l'armée d'Adriana. La reine, sa fille ainée, Sonia, et le Devin Kaerion débarquèrent à Aekélion deux semaines après mais prirent, eux, la direction d'Olympia, où ils étaient invités à assiter à la cérémonie des Armes Sacrées.

    Cette cérémonie faillit cependant être compromise. En effet, Hans et Kéréïs devaient, ensemble, remettre les Armes Sacrées dans les temples, or, le Roi, apprenant qu'à l'est de Dendra, son armée et celle d'Aarkis ne parvenaient à se départager, avait quitté Olympia, deux ou trois jours seulement après le "retour" de Kéréïs. Il était parti avec sa garde personnelle, bien décidé à forcer la Victoire à choisir le camp d'Olympia. Sa décision de quitter le Palais fut la bonne. Coiffé d'un effrayant casque à cimier et portant une armure légère mais brillant d'un éclat presque surnaturel, il arriva au beau milieu de la bataille et se fraya, à coups d'épée, un chemin à travers les guerriers. Cà et là, il exhortait ses troupes, invectivait les trainards et chargeait l'ennemi avec une fougue et une assurance telles que les soldats d'Aarkis crurent qu'Arès était revenu. Leurs chefs avaient beau leur dire que ce cavalier n'avait rien d'un Dieu, la panique gagna finalement toute l'armée, qui se replia précipitamment et dans la plus grande confusion. Les soldats d'Olympia eux-mêmes n'étaient pas totalement convaincus que le cavalier était bien leur Roi jusqu'à ce qu'il enlève son casque et leur ordonne de repousser l'ennemi aussi loin que possible. Une grande clameur s'éleva alors autour de Hans et, dès que l'arrière-garde fut arrivée, les troupes se mirent en marche en frappant en cadence les boucliers avec le pommeau des épées. Ils poursuivirent ainsi l'armée d'Aarkis pendant deux jours et deux nuits. Au matin du troisième jour, des éclaireurs rapportèrent que l'ennemi s'était replié au nord-ouest de Dendra et, par des hérauts, avait demandé une trêve afin de procéder aux funérailles de ses morts. Hans fut alors acclamé comme jamais auparavant. Il fit savoir qu'il acceptait la trêve et rendit le commandement à ses officiers puis il appela sa garde et quitta le camp sous les cris de victoire des soldats. Il ne lui fallut qu'une semaine pour rallier Olympia mais la nouvelle de la déroute d'Aarkis et de son  propre courage l'avait, comme par enchantement, devancé et la ville l'accueillit en héros. On lui pardonna d'un coup ses crimes, les massacres absurdes qu'il avait autrefois ordonnés et le rationnement: il venait de sauver la ville des Dieux et il l'avait fait avec panache! Ses origines mystérieuses devinrent même la source de nouvelles rumeurs qui le désignaient désormais comme un envoyé des Dieux!

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