Aidés par les herboristes, les médecins élaborèrent assez rapidement un antidote au poison qui coulait dans les veines du Roi et après plusieurs jours de traitement, les quatre hommes blessés commencèrent à retrouver des couleurs, l'un des deux gardes parvenant même à s'asseoir dans son lit. La guérison complète, cependant, devait prendre plus de temps. Il leur fallait une alimentation appropriée et beaucoup de repos et de calme, ce qui, avec l'agitation qui régnait au Palais, n'allait pas être facile à trouver. Kéréïs montait régulièrement prendre de leurs nouvelles tandis que Nériin se faisait plus rare, craignant que son fils ne le rejette, et alors qu'Anthéa restait presqu'en permanence au chevet de Réhno. Les médecins étaient désormais résolument optimistes et pensaient que tout danger était écarté. Mais alors que le Conseiller et les deux gardes, luttant de toutes leurs forces, prenaient le pas sur leur "maladie", le Roi rechuta subitement et tomba dans une léthargie dont personne ne parvenait à trouver l'origine. On vérifia que la nourriture qu'on lui avait donnée était saine, que ses plaies cicatrisaient normalement et qu'il avait pris régulièrement son son antidote: rien ne justifiait cette rechute. La santé de Hans se mit à décliner, lentement mais sûrement, et les médecins ne purent que se déclarer impuissants. Au bout de deux jours, il était tellement affaibli qu'il fallait se pencher juste au-dessus de son visage pour l'entendre respirer. Réhno envoya chercher Kéréïs, interrompant un conseil de guerre.

   - Approche... approche..., lui dit-il dès qu'elle entra. Il faut que nous parlions, tous les deux...

   - Comment va Hans?, demanda-t-elle en redoutant la réponse.

Réhno lui fit signe de s'asseoir.

   - De mal en pis..., dit-il. Si son état ne s'améliore pas, il ne verra peut-être pas le jour, demain.

   - Adriana dit que tout ça, c'est la preuve que les Dieux ne veulent pas de lui, à cause de tout ce qu'il a fait, dit Kéréïs d'un air absent. Elle dit que c'est une punition pour les femmes qu'il a déshonorées, les meurtres qu'il a commis et toutes les trahisons dont il s'est rendu coupable; Je sais qu'il mérite cent fois ce qui lui arrive mais je ne peux m'empêcher de penser que c'est injuste que ça lui arrive maintenant et de cette façon...

   - Injuste pour qui? Pour lui... ou pour toi?

   - ...pour moi, je crois! C'est ce que tu voulais que je dise, non?, s'écria-t-elle. Bien sûr, tu es là, toi, mais quel intérêt aura Olympia une fois qu'il sera mort?

   - Tu veux dire que tu as l'intention d'abdiquer?

   - ...oui...

   - Alors, laisse-moi te raconter une histoire que je tiens de Lori: quand il a fait venir Hans au Palais, il a entreprit de l'éduquer et, jour après jour, année après année, il lui a transmis tout son savoir et l'a persuadé de vouer sa vie à une mission. Cette mission, pour lui, a commencé lorsque ton père est devenu Roi d'Olympia. Lori a fait promettre à Hans de t'aider, de te protéger et de te faire monter sur le Trône. C'est pour cela que je suis revenu ici, il y a trois ans: pour l'aider, à mon tour, dans la mesure de mes possibilités. C'est en grande partie à cause de cette promesse qu'il a ôté la vie à de nombreuses personnes. Et c'est à cause d'elle, toujours, qu'il va mourir, bientôt...

   - C'est bien joli, tout ça, mais je n'y peux rien!

Réhno soupira et lui jeta un regard noir.

   - Tu n'as pas compris où je voulais en venir? Pendant les années que tu as passées ici, après qu'on t'ait enlevée à moi, chaque fois que tu avais un problème ou que tu voulais un conseil... ou seulement parler à quelqu'un, tu t'es tournée vers lui, et il a toujours été là. Combien de fois t'a-t-il sauvé la vie? Plus d'une fois, c'est certain! Et soudain, tu t'es tournée vers Aarkis: Hans a pris le pouvoir... et m'a envoyé un message, me demandant de vous retrouver et de veiller sur toi. Il hésitait encore; tantôt il avait envie de te tuer, tantôt il ressentait le poids de la promesse faite à Lori. Finalement, tu es revenue, de ton plein gré, et au lieu de demander son aide, tu lui as tourné le dos, préférant confier tes secrets et tes problèmes à Tahl puis à Hakim. Pour lui, sa mission est terminée, la vie n'a plus aucun intérêt! Tu l'as laissé tomber, Kéréïs, et il se refuse à lutter contre la mort... Pire, il l'appelle de toute son âme! Encore une chose: je lui ai parlé quelques instants avant ... que... Sais-tu quels ont été ses premiers mots? Il m'a demandé si tu étais là... puis si Hakim était toujours au Palais! Je suis presque certain que lorsque Tahl l'a attaqué, il n'avait déjà plus envie de se battre!

Kéréïs regardait Réhno, ébahie par la virulence de ses propos. Réhno, si calme, si froid, qui s'échauffait subitement et qui s'en prenait à elle par des paroles empreintes de colère.

   - Ce qui est arrivé est de ma faute, c'est ça?, dit-elle d'un air navré.

Réhno se radoucit quelque peu.

  - Je n'ai pas dit qu'il n'y avait aucun espoir qu'il survive! Va le voir, parle-lui, explique-lui ce que sa disparition signifierait vraiment pour toi et peut-être, avec un peu de chance, t'entendra-t-il!

   - La présence d'Hakim le dérange... vraiment?

Réhno fit signe que oui. Kéréïs se leva sans ajouter un mot avant de quitter la pièce et Réhno l'entendit parler à Hakim dans l'entrée, sans parvenir à comprendre ce qui se disait. Elle revint quelques instants plus tard mais alla droit à la chambre où l'on avait installé Hans. Elle s'assit au bord du lit et lui prit la main, mais il ne réagit même pas. Alors, elle se mit à parler, doucement. Elle lui raconta les montagnes et la vie avec les Bannis; les baignades dans les petits ruisseaux, les parties de pêche avec Axis, les leçons sur les plantes que la sorcière lui donnait à l'insu de celui qu'elle prenait pour son père; la peur, lorsque les soldats avaient surgi; le désespoir à la vue d'Axis, à terre, cerné par des flammes de la même couleur que ses cheveux... Puis la terreur, à nouveau, en découvrant le Palais et ses vrais parents; la haine, la colère, qui avaient pris le pas, jusqu'à l'apaisement, grâce à lui... Réhno écoutait, debout près de la porte entrouverte; à ce moment du récit de Kéréïs, il ferma la porte et ordonna qu'on les laisse seuls. Et Kéréïs continua à parler, à expliquer à Hans à quel point elle avait besoin de lui et à lui énumérer toutes les raisons qu'il avait de vivre. Elle resta ainsi jusqu'à une heure avancée de la nuit où l'un des médecins vint à nouveau l'examiner. Lorsqu'il se retira, elle s'assit à la tête du lit, prit Hans dans ses bras et recommença à parler. Elle en arriva même à l'insulter parce-qu'il ne se battait pas, et à le supplier pour qu'il le fasse. Elle ne fit une pause qu'après l'aube, lorsque le médecin de Nériin vint pour juger des effets de la nouvelle thérapie. Ramis parut surpris de trouver Hans en vie, mais refusa de se prononcer quant au futur. Il expliqua à Kéréïs qu'il ne fallait pas se réjouir trop vite mais aussi que l'on pouvait toujours espérer, sinon qu'il guérisse, du moins que son état ne s'aggrave pas davantage. Il promit de revenir en milieu de journée et se retira. Kéréïs, après s'être dégourdi les jambes, reprit sa position de la nuit et son monologue, depuis le début. La matinée fut longue pour tous, mais à midi, Hans était toujours en vie. Et Kéréïs de lui rappeler les leçons de lecture et d'écriture, les tours qu'il exécutait pour lui procurer des livres, ses réactions, souvent exagérées, lorsqu'elle venait lui demander son aide... A l'approche de sa deuxième nuit de veille, Kéréïs, qui n'avait pris aucune nourriture, commença à se sentir fatiguée. Ses membres s'engourdissaient et sa tête lui semblait lourde. Très lourde. Elle s'accorda une courte trêve et alla faire quelques pas sur la terrasse. L'air frais de cette nuit d'hiver lui donna la force dont elle avait besoin pour continuer. Elle retourna à sa place plus déterminée encore. En milieu de matinée, Ramis examinait de nouveau son patient et cette fois, il voulut bien montrer un peu d'optimisme. Kéréïs, qui n'avait pas quitté Hans depuis une trentaine d'heures, fit également part au médecin de ses propres observations: au cours de la nuit, la respiration du Roi s'était faite peu à peu plus régulière, et, à plusieurs reprises, il avait resserré sa main sur la sienne. Ramis fut d'avis que ces signes étaient encourageants.

   Cela faisait maintenant plus de deux jours complets que la Reine veillait le Roi agonisant. Les médecins, eux, prenaient une collation dans le salon voisin en compagnie de Réhno et Nériin. Tous se sentaient impuissants et saluaient l'obstination de la jeune fille. Réhno plus particulièrement: il avait demandé à Kéréïs de parler à Hans, pas de jeûner, ni de rester éveillée pendant de si longues heures. Tous s'accordèrent sur le fait qu'elle négligeait sa santé, mais pas son royaume, qu'elle avait "confié" à des hommes intègres et justes, à savoir, son père et celui de Hans. Malgré cela, les rumeurs, bien alimentées par des personnes résidant au Palais, sur la mauvaise santé du Roi, allaient bon train et Olympia craignait l'arrivée des troupes d'Aarkis d'autant plus que son "héros" ne serait pas de la bataille. Ils devisaient ainsi sur un ton grave, lorsque Kéréïs entra en coup de vent.

   - Ca y est!, s'écria-t-elle. Il a ouvert les yeux!

Elle s'effondra dans un fauteuil tandis que les médecins se précipitaient dans la chambre. Ils revinrent au salon quelques minutes plus tard, visiblement détendus.

   - Il est tiré d'affaire!, annonça Ramis. Puis, se tournant vers Kéréïs qui s'endormait: Il vous réclame.

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