Le plan de Hans avait fonctionné à merveille! Comme il l'avait prévu, l'armée, privée de ses chefs et coupée en deux, fut facilement neutralisée. De nombreux guerriers d'Eskéron avaient réussi à fuir mais l'armée d'Adriana les attendait à la frontière. La seule chose que Hans n'avait pu prévoir, c'était que Kéréïs irait mettre sa vie en danger pour que sa stratégie soit un succès. Aarkis et les princes d'Eskéron avaient été mis aux arrêts et enfermés au premier étage, dans les anciennes chambres des Grands Prêtres, conformément aux ordres de Kéréïs, et non exécutés, comme l'aurait souhaité Hans. Mais celui-ci était trop préoccupé pour y penser. Il faisait les cent pas devant l'appartement de la Reine, tandis que Ramis et Anthéa étaient auprès d'elle. Réhno arriva à son tour sur le palier, accompagné d'un vieil homme vêtu à la manière des Nomades. Hans ne l'avait jamais vu mais il sut immédiatement que c'était son père. Pendant que Réhno demandait des nouvelles de Kéréïs, Nériin se tint à l'écart, puis le Conseiller abandonna les deux hommes et entra dans l'appartement. Hans et Nériin restèrent là, sans bouger, s'observant du coin de l'oeil. Aucun des deux ne s'était véritablement préparé à cette rencontre. Réhno revint quelques minutes plus tard pour les trouver dans l'exacte position où il les avait laissés.

   - Ramis dit que l'on peut entrer la voir!, annonça-t-il avant de retourner dans la pièce.

Hans se préparait à entrer quand il s'aperçut que Nériin n'avait pas bougé.

   - Vous pouvez venir, si vous le souhaitez, lui dit-il, embarrassé.

Nériin le remercia tout aussi sobrement et le suivit à l'intérieur. La porte de la chambre de Kéréïs était ouverte et les deux hommes virent d'abord Ramis et Anthéa, chacun d'un côté du lit, passant un onguent sur le dos de la jeune fille, avant de la voir, elle. Son dos était à vif et portait des traces de ceinturon ou de fouet. Elle était allongée sur le ventre, mais elle était toujours consciente. Ses jours n'étaient pas en danger. Hans et Nériin eurent un même mouvement de recul. Le Roi des Nomades appela son médecin et lui fit signe de venir.

   - C'est horrible!, dit Ramis tout bas, en refermant la porte. C'est la première fois que je vois une telle barbarie! Elle a dû souffrir atrocement!

   - Elle va devoir rester alitée longtemps?, demanda Hans.

   - Elle pourra se lever bientôt, dans un ou deux jours, je pense, mais...

   - Mais quoi, Ramis?, s'impatienta Nériin.

   - Vous avez vu son dos, n'est-ce pas? Son corps entier est recouvert des mêmes blessures! Elle a de profondes entailles aux poignets et aux chevilles... je crois qu'elle a été battue par un fou: celui qui a fait ça voulait avant tout lui faire mal! C'est un miracle qu'elle ne leur ait rien dit!

   - Elle est très têtue!, grommela Hans. A-t-elle dit le nom de celui qui l'a frappée?

   - Non, répondit Ramis, mais je pense qu'Aarkis vous le dira. Il a été très choqué par ce qu'il a vu.

   - Je vais de ce pas le lui demander!

   - Non!, s'exclama Nériin. Vous savez très bien ce qu'elle a décidé pour les princes d'Eskéron!

   - De quoi je me mêle?, s'écria Hans, hors de lui.

   - Arrêtez ça!, leur cria Kéréïs depuis la chambre. Et venez ici!

Le père et le fils obéirent comme un seul homme. Dès qu'il furent auprès de Kéréïs, Anthéa se retira et alla rejoindre Ramis. Réhno était assis dans un coin de la chambre. Il observait. La jeune fille s'adressa au Roi des Nomades.

   - Vos guerriers sont-ils à leur poste?

   - Oui. Ils ont suivi mes ordres et sont remontés au nord de la ville en suivant les fuyards. Ils attendent!

   - Parfait!, reprit Kéréïs. Réhno, fais surveiller Adriana, cela nous évitera des surprises! Hans, tu dois faire attention à toi! Rien ne dit que personne n'essaiera à nouveau d'attenter à ta vie!

   - En quoi cela te gênerait-il?, rétorqua l'intéressé. Tu t'occupes de tout, non? Tu décides de tout, seule! Continue! Tu as vraiment un don pour ça!

Sur ce, il sortit en claquant la porte. Réhno, toujours impassible, calé dans son fauteuil, attendait. Kéréïs jouait à nouveau, peut-être sans le vouloir, avec la fierté de Hans et cela pouvait très bien se retourner contre elle avant longtemps!

   - Vous devriez être plus prudente avec lui, dit Nériin au bout d'un moment, comme pour confirmer les pensées de Réhno. Vous n'êtes pas de taille à lutter contre lui!

   - Je n'ai rien fait de mal!, se récria-t-elle. Je l'ai juste mis en garde, pour sa sécurité!

   - Vous avez blessé son amour propre et ce que j'ai pu lire dans ses yeux ne laisse rien présager de bon!

Nériin quitta la pièce à son tour, mais plus discrètement que son fils. Réhno savait que le vieux Nomade avait raison. Lui aussi avait vu l'expression sur le visage de Hans alors que Kéréïs parlait. Et cela faisait longtemps que le jeune homme n'avait laissé transparaitre autant de colère, de haine. Réhno s'en souvenait très bien: la première fois qu'il avait vu ce regard, c'était six ans auparavant, dans une petite auberge...

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